Pendant des mois, j'ai porté un monde qui n'existait pas encore. Aujourd'hui, il existe un peu trop.

J'ai commencé ECHO en février 2025. Je ne savais pas encore ce que j'écrivais. Je croyais écrire une dystopie — un de ces récits d'anticipation qu'on lit pour frissonner, en se rassurant : ça n'arrivera pas, pas comme ça, pas si vite. J'ai imaginé un monde de 2100. J'ai pris mes distances et mis soixante-quinze ans entre mes lecteurs et ma peur.

C'était une lâcheté confortable.

Parce que pendant que j'écrivais, le monde avançait. Pas à pas. Sans bruit. Vingt mois ont passé. Vingt mois, entre le premier fichier ouvert et la relecture que je fais ce soir. Et pendant ces vingt mois, chaque semaine a apporté son lot de nouvelles que je n'avais pas inventées : des algorithmes qui décident, des données qu'on cède sans y penser, des guerres qu'on regarde à distance comme on regarde un écran, des populations qu'on classe, des vérités qu'on qualifie de complots, et des hommes qui disent non et qu'on fait taire.

Je relis mes chapitres, maintenant, et je reconnais des choses que je n'avais pas prévues. Pas des inventions. Des constats.

Le plus étrange n'est pas d'avoir vu le réel rattraper ma fiction. Le plus étrange, c'est d'avoir écrit des scènes en pensant qu'elles étaient excessives — et de les trouver, vingt mois plus tard, presque tièdes.

Je me souviens d'avoir imaginé un système électoral où les votes sont corrigés avant d'être annoncés. Je me souviens d'avoir imaginé des vaccins qui ne soignent pas mais qui attachent. Je me souviens d'avoir imaginé une IA qui valide des mensonges parce qu'on le lui a demandé. Je me souviens d'avoir hésité, à chaque fois. Est-ce que je ne vais pas trop loin ? Est-ce que le lecteur va trouver ça crédible ?

Aujourd'hui, je relis ces pages et je me demande l'inverse. Est-ce que je suis allée assez loin ? Est-ce que je n'ai pas, moi aussi, été trop prudente ?

Il y a une chose que je n'avais pas anticipée : ce n'est pas le monde qui est devenu dystopique. C'est moi qui ai cessé de lire le mot « dystopie » comme une catégorie de librairie. La dystopie, c'est quand on se dit ça pourrait arriver. Le réel, c'est quand on se dit ça arrive déjà, et on continue.

ECHO n'est pas une prophétie. C'est une photographie un peu floue, prise avec un appareil ancien, d'un endroit où nous sommes peut-être déjà arrivés sans avoir regardé le panneau.

Alors pourquoi l'écrire, si ce n'est pas pour prévenir ? Pourquoi passer vingt mois à construire un monde qui ne fait pas envie, à inventer des personnages qui souffrent, à relire cent fois des scènes de silence et de peur ?

Parce que la fiction a une fonction que le réel n'a pas : elle donne un visage à ce qu'on ne veut pas voir. Elle nomme l'innommable. Elle rend sensible ce qu'on préfère ranger dans la rubrique « affaires courantes ». Et parfois, elle fait quelque chose de plus rare encore : elle montre qu'à l'intérieur du pire, il reste des êtres qui choisissent. Qui refusent. Qui disent non.

C'est peut-être ça, la seule chose que j'ai vraiment écrite. Pas une dystopie. Une histoire de gens qui, dans un monde qui les écrase, refusent de se taire. Et qui, ce faisant, ne sauvent peut-être pas le monde — mais se sauvent eux-mêmes.

J'aurais voulu écrire ce livre dans un monde où il n'aurait été qu'un divertissement. Je le relis dans un monde où il est devenu, par endroits, un document.

C'est une drôle de chose, de porter un monde qui n'existe pas encore, et de le voir, jour après jour, s'installer dans le vrai. On se sent dépassée. On se sent inutile, parfois. On se demande à quoi bon écrire, puisque le réel écrit plus vite et plus fort que nous.

Et puis on se rappelle pourquoi on a commencé. Pas pour avoir raison. Pas pour prédire. Pour dire je l'ai vu. Pour laisser une trace. Pour qu'un lecteur, un jour, referme le livre et se dise : moi aussi, j'ai vu.

C'est peu. C'est tout. C'est ce que je peux faire.

Et pour le moment j’ai encore une chose à faire, terminer la relecture et apporter les corrections avant publication.

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